« 25 février 1840 » [source : BnF, Mss, NAF 16341, f. 198-199], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9043, page consultée le 01 mai 2026.
25 février [1840], mardi, 1 h. après midi
Vous voyez bien que vous n’êtes pas revenu, mon Toto, et cependant vous aviez fait votre barbe et vous étiez bien joli, bien tendre et bien charmant et moi bien jalouse, bien féroce et bien passionnée. Que vous fallait-il donc de plus pour vous forcer à revenir ? Une autre foisa je ne vous laisserai plus aller de confiance et je vous retiendrai de force. N’est-ce pas, mon adoré, que tu ne me trompes pas ? N’est-ce pas que j’ai raison d’avoir confiance en toi et de t’adorer ? N’est-ce pas que tu m’aimes et que tu n’aimeras jamais que moi ? J’ai besoin d’être sûre de cela, mon adoré, pour supporter la vie agaçante et solitaire que je mène tous les jours. J’ai besoin d’avoir toute confiance et toute sécurité en toi. J’ai surtout besoin de ton amour sans lequel je ne pourrais pas vivre. C’est demain que j’aurai ma fille. C’est demain l’anniversaire de ta naissance admirée et vénérée. J’aurais voulu la célébrer avec toi, quoi queb tu en dises. Mais la présence de Claire rend la culotte difficile. Tu serais bien bon et bien charmant si tu voulais anticiper d’un jour et consentir à avoir TRENTE-SEPT ANS1 un jour plus tôt rien que pour moi seule. Je dis cela mais je ne l’espère pas. Je sais combien il y a d’empêchement entre toi et mon bonheur. Il ne faut rien moins qu’un an et quelquefois deux pour parvenir à ce moment si désiré, si attendu, si souhaité et si appelé. Aussi je n’espère pas être plus heureuse cette fois que les autres. Je t’aime, je t’adore, c’est bien assez pour mon bonheur.
Juliette
1 Hugo va avoir trente-huit ans.
a « autrefois ».
b « quoique ».
« 25 février 1840 » [source : BnF, Mss, NAF 16341, f. 200-201], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9043, page consultée le 01 mai 2026.
25 février [1840], mardi soir, 6 h. ½
Voici la journée passée, mon Toto, sans que je t’aie vu, la soirée suivra
probablement ? Je ne t’en veux pas, je sais que tu as beaucoup à faire. Je
t’aime et je te désire, voilà tout. Je pourrais ajouter aussi que je me
confectionne le plus beau rhume de cerveau qui se soit vu depuis les gendarmes
d’éternuante mémoire1. J’ai un mal
de tête fou, mes yeux pleurent comme des madeleines, comme tu dis, je crois que
je ne tarderai pas à me coucher à moins que tu ne viennes me chercher pour
[ORGISSER ?] un peu, ce dont je doute plus que très fort.
Baisez-moi toujours et ne me trouvez pas trop laide si vous pouvez, pour cela
il faudra ne pas me regarder et me baiser à l’envers. Tiens c’est une idée ça,
elle doit être assez drôle à l’envers.
Mon Dieu, mon pauvre bien-aimé,
que j’étais loin de prévoir cette vilaine affaire dans laquelle tu te trouves
fourréa. Que le Diable
emporte les misérables qui osent t’appeler dans leurs débats : je suis outrée.
Je souffre, je ne peux pas mettre une idée de suite. J’ai mal à la tête et au
cœur, j’étais déjà mal disposée et voilà que le margouillis stupide me rend
encore plus malade et plus abattue. Mon Dieu j’avais bien raison de dire ce
matin qu’entre toi et mon bonheur il y avait bien des empêchements. En voici un
auquel je n’avais pas pensé. J’espère, mon adoré, que tu auras la générosité
pour ceux qui t’aiment et pour moi qui ne peux pas vivre sans toi de ne pas te
substituer à M. Granier ?2 S’ils veulent se battre, que les
loups se dévorent entre eux mais nous soyons heureux. J’ai le cerveau tellement
pris que je ne sais pas ce que j’écris, mais je sais que je veux te dire d’être
prudent et de m’aimer.
1 Allusion au poème en deux chants du comédien comique Jacques-Charles Odry, intitulé « Les Gendarmes » (1820), dans lequel « six bons gendarmes » souffrant de « bons rhumes de cerveau » acceptèrent des bâtonnets de bois en guise de réglisse.
2 La veille, à la Société des Gens de Lettres, Merruau et Granier ont été élus pour rédiger un projet de protestation contre les récentes élections à l’Académie française qui ne tiennent pas suffisamment compte des qualités littéraires des candidats. Hugo, président de la Société des gens de Lettres, et récemment battu à l’Académie, craignant d’être suspect de partialité dans cette revendication, s’est prononcé contre le projet.
a « fourrée ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
